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« Nous conseillons au Kenya de négocier l’APP comme un outil de développement »

08 mars 2014

Un entretien avec Peter Sol Rogers, responsable de la politique commerciale et du développement des entreprises chez Wanainchi Marine Products, (K) Ltd

Peter Sol Rogers

Peter Sol Rogers est responsable de la politique commerciale et du développement des entreprises chez Wanainchi Marine Products Company, au Kenya. Il a également été délégué pour le ministère des Affaires étrangères dans le cadre des négociations d’accord de partenariat économique (APE) UE-CAE.

Q : Il a été annoncé que le Kenya espère signer un APE avec l’UE d’ici juillet 2014. Quelles sont les implications pour les exportations de produits de la pêche, le thon en particulier ?

Pour le secteur de la transformation du thon du Kenya, l’accès aux instruments financiers ou autres dispositions de politique commerciale nous permettant d’acheter du thon brut, en quantités appropriées et à un prix raisonnable, est une question primordiale. En moyenne, à peine 1% du thon débarqué dans la région sud-ouest de l’Océan indien est débarqué au Kenya. En outre, les règles d’origine existantes au sein de l’APE intérimaire actuel UE-Kenya ont, en effet, fortement limité la croissance de nos activités de transformation en raison des restrictions imposées aux sources de matières premières.

Au Kenya, étant donné la faible capacité de pêche au thon dans la région ; nos industries de transformation doivent acheter du poisson capturé en dehors des eaux territoriales par les flottes de l’UE.

Dans le cas de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE), lors des négociations d’APE, le débat a fait rage sur la question de savoir s’il fallait oui ou non considérer le poisson capturé dans la zone économique exclusive (ZEE) comme étant originaire, une condition exigée par les pays CAE pour être en mesure d’utiliser au mieux les ressources de leurs ZEE.

La Commission européenne ne souhaitait pas que l’ensemble du poisson capturé dans la ZEE de la CAE ait des règlements d’accès au marché avantageux parce que cela mènerait, selon elle, au développement de flottes de pêche tierces en eaux lointaines.

Une solution fut enfin trouvée : la section sur le secteur de la pêche du protocole sur les règles d’origine au sein de l’APE inclut une dérogation automatique pour 5 000 tonnes de longes de thon cuit. Pour nous, cette dérogation a été une petite compensation au fait que le poisson pêché dans notre ZEE ne soit pas défini comme originaire directement.

Q : Diriez-vous que le principal obstacle pour le développement du secteur de la transformation a été levé ?

Cette dérogation est en effet importante. Lors d’une visite au Kenya, la DG Mare de la CE a demandé : « Pourquoi demandez-vous une dérogation si importante alors que vous ne transformez qu’une faible quantité par an en moyenne ? » Notre réponse a été : « Quelle quantité transformée provient du poisson débarqué au Kenya ? » La majeure partie du poisson que nous transformons a été débarquée aux Seychelles, mise dans des conteneurs et expédiée à Mombasa pour transformation. Cela est vrai même pour le poisson capturé dans la ZEE du Kenya. Nous avons également signalé que traditionnellement, seuls les navires de l’UE débarquent du thon brut pour transformation au Kenya.

Par conséquent, l’octroi de cette dérogation automatique n’est qu’une bouée de sauvetage pour notre industrie si jamais le « plan A » consistant à positionner notre industrie pour obtenir du poisson de l’UE originaire venait à échouer.

Mais cette dérogation en tant que telle n’est pas très utile, car les longes faisant l’objet de la dérogation sont transformées à partir d’une matière première qui, en moyenne, coûte 10 % de plus par tonne que le poisson capturé localement.

Q : À quel point cela affecte l’industrie locale de la transformation ?

Nous avons connu des périodes difficiles lorsque le secteur privé de l’UE a commencé à faire campagne contre un assouplissement des règles d’origine il y a quelques années, affirmant que cela porterait préjudice à leur industrie, sur base d’études commanditées par eux pour démontrer les effets dévastateurs de l’approvisionnement mondial tel qu’appliqué dans le Pacifique.

En réponse, cependant, la CE a entamé un processus pour que la CAE se voit accorder une dérogation automatique pour utiliser les longes non originaires, processus qui a duré près d’un an. Le Kenya a obtenu cette dérogation pour utiliser des longes non originaires uniquement à la mi-décembre, 3 années de suite. Une telle dérogation n’est efficace que si un transformateur peut l’utiliser progressivement tout au long de l’année. Par conséquent, la dérogation reçue seulement à la mi-décembre a empêché l’Afrique orientale et australe (ESA) et la CAE de pouvoir exporter des longes non originaires.

Cela a dévasté notre industrie. Notre entreprise a fermé ses portes pendant deux ans ; je me souviens avoir fait visiter nos installations vides à des délégués de la Commission européenne.

Au même moment, nous avons été choqués d’apprendre la décision de l’UE d’accorder un quota de 22 000 tonnes pour les longes de thon (SH 1604) à des acteurs tiers : Thaïlande, Vietnam et Malaisie.

Nous ne comprenions pas la logique de cette décision ; toutes les longes de thon transformées au Kenya vont aux conserveries européennes. Wanainchi Marine, à elle seule, avait la capacité de transformation de longes nécessaire pour satisfaire aux besoins supplémentaires des conserveries européennes !

Pour nous, l’esprit de l’accord de partenariat économique devrait être le développement et le renforcement des capacités.

Q : L’UE commence maintenant à négocier un accord de partenariat de pêche durable avec le Kenya et la Tanzanie. Quel est votre sentiment ?

Je ne peux parler que pour le secteur de la pêche industrielle au thon du Kenya. C’est comme cela que nous espérons voir les événements se dérouler dans le cadre du prochain accord de partenariat de pêche. Tout d’abord, l’UE présentera au Kenya son évaluation ex ante. J’imagine qu’ils se retrancheront derrière l’argument selon lequel, vu les niveaux de capture historiques dans nos ZEE, il n’y a aucune raison de fournir un soutien sectoriel supplémentaire au-delà des redevances plutôt élevées perçues par le Kenya, en vertu du régime de licences appliqué conformément au mémorandum d’accord signé par l’entreprise privée avec le ministère de la pêche du Kenya.

Le Kenya rétorquera que des données de capture de thon précises n’ont pas été mises à sa disposition et que, en raison de l’absence de suivi, contrôle et surveillance (MCS), le Kenya, en tant que pays, a du mal à savoir exactement quelle quantité de poisson est capturée dans les eaux de sa ZEE par les navires européens. La discussion pourrait porter sur les attentes du Kenya concernant ce qu’elle peut tirer des tonnages de référence débarqués enregistrés au sein de la ZEE du Kenya. Un processus similaire interviendra en Tanzanie ; les négociations porteront sur le prix à payer pour le poisson capturé.

Selon nous, il convient d’aborder la négociation des pratiques de pêche et de licence au sein des ZEE des pays côtiers de la CAE comme une « relation de long terme », axée sur le développement durable local. En ce sens, le tonnage de référence n’a pas de place dans un APP. Nous devons plutôt discuter de ce que nous pouvons faire avec notre poisson et comment nous pouvons maximiser sa valeur économique, sociale et de sécurité alimentaire.

Si l’UE et le Kenya ne se penchent que sur la valeur monétaire du poisson retiré de notre écosystème, ils négligent en quelque sorte le fait que le pays côtier perd sa capacité à tirer profit et à se développer à partir de cet écosystème par des moyens éventuellement plus orientés vers le développement. Bien sûr, cela a trait la souveraineté alimentaire et à la sécurité alimentaire dans les pêcheries de capture.

 Nous conseillons au Kenya de négocier l’APP comme un outil de développement – une pierre angulaire pour l’infrastructure. L’industrie du thon du Kenya recommande qu’une partie des négociations de l’APPD soit entreprise au niveau régional, au sein du bloc commercial et douanier qu’est la CAE, à l’instar des négociations d’APE. Cela permettra à la région de participer plus efficacement à la chaîne d’approvisionnement mondiale des produits de la pêche pour renforcer ses capacités et accroître la sécurité alimentaire.

L’APP UE–Kenya doit être basé sur le potentiel de capture estimé de l’ensemble de la région, et non sur le positionnement géographique de la capture de cette biomasse migrante.

Bien que nous soyons d’accord avec le fait que la technologie de pêche de l’UE actuellement utilisée dans la région sud-ouest de l’Océan indien explique les faibles captures par unité d’effort (CPUE) au sein de la ZEE du Kenya, cela ne peut être interprété comme voulant dire que le Kenya a une faible capacité de production. Actuellement, la plupart du thon capturé dans le sud-ouest de l’Océan indien provient des zones moins venteuses, permettant des habitats moins profonds pour les thonidés, et donc une meilleure accessibilité des bancs de thon aux techniques de surface actuelles.

Q : Le soutien sectoriel au sein des APPD met un accent particulier sur la recherche et le renforcement des capacités de suivi, contrôle et surveillance. Est-ce également une priorité pour le Kenya ?

S’agissant du soutien sectoriel, le ministère de la pêche du Kenya a passé des années à développer une stratégie de gestion du thon pouvant être facilement utilisée en tant que cadre pour le soutien sectoriel.

De fait, les besoins de recherche et de MCS ont été identifiés, et des efforts sont déjà consentis par notre pays de façon à ce que, finalement, nos technologies correspondent aux pratiques actuelles des flottes de pêche en eaux lointaines dans notre région. Des « règles du jeu équitables » en termes de MCS dans notre région seraient bénéfiques également à la flotte de l’UE.

S’agissant de la recherche, le Président Uhuru Kenyatta a commandé le mois dernier le premier navire de recherche du Kenya, RV Mtafiti, et dans les prochains mois, notre industrie exigera une série complète de données environnementales.

La recherche devrait également prendre en considération le secteur de la pêche artisanale. Wanainchi Marine est un membre fondateur d’une ONG examinant l’utilisation de la technologie pour déclarer les données de capture à partir des diverses unités de gestion des plages, en vue de réduire la mortalité des captures et les taux de rejet des pêcheurs à petite échelle. Actuellement, les pêcheurs artisanaux pêchent la majeure partie du thon débarqué sur nos côtes et nous pensons que les technologies de l’information et de la communication pourraient améliorer les pratiques de pêche et donc améliorer la sécurité alimentaire dans la région, et créer de l’emploi.

Mais d’autres aspects technologiques sont importants pour développer le secteur de la pêche en Afrique de l’Est. Je peux vous dire qu’au jour d’aujourd’hui, au Kenya, il est possible de commander du poisson et de le payer par transfert d’argent par téléphone portable, et le poisson est livré sur le pas de notre porte ! Nous pensons que l’UE a tout intérêt à soutenir ces nouvelles technologies lorsqu’elle se penchera sur la question du soutien sectoriel dans le cadre de l’accord de partenariat de pêche.

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